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27.02.2007
Communiqué de presse: Présentation au Parlement européen d’un ouvrage rassemblant près de 200 témoignages et récits de vie de migrants entre l’Afrique et l’Europe
Entre novembre 2005 et décembre 2006, près de 200 témoignages et récits de vie de migrants subsahariens, marocains, algériens, ont été recueillis et rassemblés dans un ouvrage qui constitue une somme inédite et unique en la matière.
Depuis les événements tragiques de Ceuta et Melilla, les fusillades aux grillages, les déportations de masse au désert, jusqu’aux conditions de vie et de procédure à Bruxelles, Liège ou La Louvière , en passant par le racisme anti-noir et les rafles policières à Rabat, les tentatives de traversée en pirogue, et surtout les raisons pour lesquelles des femmes, hommes et adolescents décident de quitter le pays, la famille, les amis, pour se lancer dans cette terrible aventure, au risque de leur vie… des collectifs se sont réunis au Maroc, au Sénégal, au Cameroun, au Mali, en Belgique, pour rassembler et montrer, à travers ces témoignages à la première personne, toutes les facettes du drame contemporain des migrations entre l’Afrique et l’Europe, mais aussi le courage, les espoirs, les combats de ces femmes et de ces hommes dont le « crime » est la pauvreté et l’origine.
Un livre de plus de 550 pages est publié, et sera présenté au parlement européen, en présence de nombreux témoins qui y ont participé, et qui dialogueront en direct avec des parlementaires des groupes GUE et socialiste. Il sera ensuite diffusé en librairies, dans les écoles, les associations et les maisons de jeunes.
Cette présentation publique est une initiative de l’association « SOS Migrants », du Groupe de la Gauche Unitaire Européenne et du Parti socialiste européen.
Mardi 6 mars 2007 – 10hParlement européen - Salle 1G3 - Bâtiment ASP - Entrée Altiero Spinelli - rue Wiertz 60 à 1050 Bruxelles.
Contacts :
Edoardo Boggio – 0494 78 42 61 (GUE)
Pauline Chaigne – 02 284 71 38 (Parti socialiste européen)
Ali Guissé – 0498 33 07 48 (SOS Migrants)
Serge Noël - 0486 85 73 82 (SOS Migrants)
« Paroles d’exils »Une somme à ce jour inédite de témoignages de migrants, entre l’Afrique et l’Europe.
Présentation
Depuis plus de dix ans, l’Europe dit qu’elle a fermé ses frontières. Après avoir, dans l’après guerre, convoqué des immigrations de travail, et après avoir sacrifié une ou deux générations d’héritiers de ces immigrations qui n’ont été conçues que dans une logique purement économique, d’exploitation et de négation des hommes, nos pays ont décidé de ne pas « accueillir toute la misère du monde », même s’ils accueillaient encore très activement tout son coltan, tous ses diamants, tout son or, tout son pétrole. Cette politique de fermeture a produit deux effets fondamentaux : l’exclusion à l’intérieur de nos frontières, avec la fabrication d’une clandestinité grandissante, et son cortège de travail en noir surexploité, de prostitution, d’enfermements, d’expulsions forcées et parfois mortelles, de logements misérables et surpayés, etc… et l’externalisation à l’extérieur de nos frontières, avec son cortège de noyés, de bateaux perdus en mer, d’enfants morts dans des trains d’atterrissage d’avions, de réseaux mafieux, d’opérations de répression à grande échelle dans les pays nouvellement bombardés gendarmes de l’Europe. Elle a produit, surtout, une situation où les citoyens moyens des pays d’Europe ont appris à considérer comme normal, ou au moins ordinaire, que des êtres humains soient exploités, enfermés, humiliés près de chez eux, dans leurs rues, dans leurs villes, et pourchassés, jusqu’à la mort, aux marches de leur univers pétri de bons sentiments et d’humanisme à paillettes, sans autres raisons que leur pauvreté et leur origine.
Pour justifier une pareille politique inhumaine, il faut évidemment déshumaniser ses victimes. Des campagnes quasi officielles d’encouragement au racisme anti-Noirs au Maroc, aux discours de criminalisation, sur le « danger » supposé de personnes qui représentent au plus 1 % de la population en Espagne ou chez nous, les Etats, la plupart des médias installés, chacun s’affaire à banaliser le drame des migrants, à montrer que ces femmes et ces hommes ne sont pas tout à fait des humains comme nous, et en tout cas, certainement pas des citoyens. C’était donc la parole de ces femmes et de ces hommes qu’il convenait avant tout de restaurer et d’écouter. Le travail de récolte de témoignages qui a permis ce livre, a été réalisé dans cette perspective. Il a commencé en octobre 2005, dans les périphéries populaires de Rabat, s’est prolongé à Bruxelles, à Liège, à La Louvière, dans des églises occupées et dans des associations de quartier, s’est terminé en décembre 2006 à Dakar ou Douala, grâce à des responsables associatifs déjà organisés autour des « refoulés » et leur terrible souffrance.
Toutes les facettes d’un drame contemporain, à la première personne.
Situations de danger liées à une guerre civile, à un conflit ethnique, un arbitraire policier, ou tout simplement la misère et l’absence d’espoir, traversées à haut risque de trois, quatre pays africains, et puis du désert, réseaux de passeurs, tentatives en pirogues, barrages policiers, confiscations des maigres biens, incarcérations dans des conditions inimaginables, refoulements, camps informels près des enclaves espagnoles, événements d’octobre 2005 à Ceuta et nouvelles rafles massives depuis lors, racisme ordinaire au Maroc, mépris et incompétence des fonctionnaires de l’Office des Etrangers qui peuvent ruiner du jour au lendemain une vie qui se reconstruisait, discriminations de toutes sortes, peur des contrôles et du refoulement, angoisse du lendemain… Près de 200 témoignages réunis dans ce ouvrage : toutes les facettes d’un drame contemporain racontées à la première personne.
Le récit de ces parcours humains et des raisons qui ont poussé ces femmes et ces hommes à s’arracher à leurs familles, au pays de leur enfance, réduisent en poussière irrémédiablement les discours sur la « fascination » des migrants pour l’Europe comme ressort principal de leur projet. C’est un point capital. En effet, combien de fois n’a-t-on pas entendu un ministre de l’Intérieur refuser une régularisation, pourtant rendue indispensable par l’exacerbation de conditions de survie effarantes dues à la clandestinité, voire le plus petit aménagement humain des régimes de procédure, de contrôle, de placement en centre, au nom de la nécessité de ne pas créer « un appel d’air » ? Rendant ainsi implicite une dissuasion à la migration par l’organisation sciante d’un « accueil » inflexible et cruel.
L’initiateur.
L’association « SOS Migrants » a pour ambition de rassembler des parlementaires et militants politiques, des acteurs associatifs, culturels, des artistes, des citoyens avec ou sans papiers, dans une démarche commune de dénonciation, de protestation, mais aussi de réflexion sur les questions posées par la politique des Etats en matière de migrations aujourd’hui. Nous ne prétendons en aucun cas remplacer les partis politiques dans la nécessaire redéfinition d’une politique juste et humaine en ces matières. C’est leur job. Et c’est aussi leur responsabilité, une très grave responsabilité qu’ils devront assumer très clairement lors des prochains rendez-vous électoraux. Nous voulons contribuer à démonter les mécanismes idéologiques et politiques qui tendent aujourd’hui à justifier l’injustifiable, nous voulons à tout moment montrer que ces pratiques inhumaines et stériles entrent en contradiction formelle et permanente avec les discours et les objectifs affichés d’une Europe démocratique et humaniste. Nous voulons pointer du doigt sans équivoque le trou noir effrayant dans la matière sociale, humaine, dans le Droit, que créent quotidiennement ces politiques. Nous voulons démontrer que le génie des hommes, quelle que soit leur couleur, celle de leurs papiers, leur origine, leur culture et leur place dans la société, pourrait permettre une autre Europe, une autre Afrique, d’autres relations entre celles-ci, comme il le fait chaque jour, et modestement, à l’échelle des amitiés, des écoles, des quartiers. Nous voulons favoriser toutes les prises de conscience, au niveau politique comme culturel ou citoyen, permettant de poser des actes de solidarité, d’humanité, et de fonder une autre vision de notre société, de notre planète commune.
Extraits de l’introduction.
Bruxelles, janvier 2007.
Pour l’association « SOS Migrants »,
Serge Noël, écrivain et responsable associatif, Nadia El Yousfi, députée bruxelloise et échevine PS, Céline Delforge, députée bruxelloise Ecolo, Ali Guissé, travailleur social et membre de l’Union pour la Défense des Sans Papiers, Souhail Chichah, chercheur en économie à l’Université libre de Bruxelles, Aziz Mkichri, militant et responsable associatif.
Paroles d’exilsrécits et témoignages de migrants entre l’Afrique et l’Europe
Editions Biliki / Le Chant des Rues
550 pages - 12 euros – 50 dirhams – 2.500 FCFA
Disponible en librairies, sur www.rezolibre.com et chez les éditeurs.
1. Fiston Massamba Congolais, Maroc : la remontée depuis le Congo, la traversée du désert, la vie au Maroc – page 8.
2. Ali Guissé, Ivoirien, Belgique : les raisons du départ, les persécutions ethniques, l’expérience de l’UDEP, St Boniface – page 12.
3. Aristide Koffi, Guinéen, Belgique : devenir enfant des rues à 16 ans – page 17.
4. Madame Hakima, Algérienne, Belgique : fuir les islamistes d’Algérie, vivre en Belgique dans l’angoisse et la dépendance – page 20.
5. Willy Bayanga, Congolais, Maroc : l’organisation sociale dans la forêt de Bel Younech, les événements de Ceuta, octobre 2005, le refoulement dans le désert, l’expérience du Conseil des Migrants subsahariens au Maroc – page 25.
6. Fred Ngoundjo, Camerounais, Belgique : faire de hautes études spécialisées, malgré les galères matérielles et morales, et être rejeté en bout de course – page 28.
7. Boubacar Diallo, Guinéen, Belgique : victime d’une tentative de coup d’Etat, la prison et la torture, l’arrivée en Belgique et les vexations de l’Office des Etrangers – page 30.
8. Placide Nzeza, Congolais, Maroc, Suède : la vie dans la forêt de Bel Younech, les raisons des événements d’octobre 2005, les rafles à Rabat – page 35.
1. Fiston Massamba, Congolais, Maroc, secrétaire du Conseil des Migrants subsahariens au Maroc.
« La traversée du Désert.
Le lendemain, le chauffeur est venu nous chercher au volant de sa 4x4. Il y avait un Nigérien et quatre Congolais qui faisaient partie du convoi. On nous amenés à 10 km de là, au point de rendez-vous. C’est là que nous devions soigneusement ranger nos affaires et nos provisions. Pour trois jeeps, nous étions presque 100 personnes ! Dans notre jeep, il y avait 27 personnes avec tous les bagages. Nous étions vraiment comme dans une boîte à sardines. Et dire qu’il allait falloir voyager trois jours dans ces conditions. Avant même de partir, j’avais la tête qui tournait. Je me posais plein de questions à propos de la chaleur, du nombre de gens, de la promiscuité. J’avais l’impression de voir ma mort. Et pour les filles, ce devait être encore plus dur. Nous avions finalement convenu de partir à Janet. Nous voici donc en route. Nous étions 4 Congolais, tous les autres étaient des Nigériens. C’était pénible ce voyage, car on se bousculait dans cette petite remorque. Il y avait des menaces. La promiscuité faisait qu’il était difficile de nous entendre avec nos frères Nigériens, qui cherchaient à tout prix à nous mater. Parfois, ils utilisaient nos prévisions sans que nous le sachions. C’était horrible. La chaleur chauffait nos corps. Au deuxième jour de voyage, nous avions épuisé notre eau. Je me rappelle avoir perdu connaissance à cause de la chaleur et de la promiscuité. Il y en avait qui étaient carrément prêt à nous faire du mal pour nous prendre ce que nous avions. Il fallait être prudent. Il nous fallait arriver au puits pour pouvoir avoir à nouveau de l’eau. Mais une fois arrivés, les Nigériens ne veulent pas que je puise de l’eau, on a failli se battre d’ailleurs. Luc était un peu réservé, mais moi je n’avais pas peur d’eux, même si je savais qu’on était moins nombreux. Ca a vraiment failli dégénérer. C’est un Nigérien sage qui parvint à calmer le jeu. La nuit qui suivit, le voilà qui vient me demander de l’accompagner pour puiser de l’eau. J’ai carrément refusé, car il était accompagné d’autres Nigériens et je pressentais des projets machiavéliques en lui. J’avais rêvé que des gens me poussaient dans le puits. C’était vraiment un voyage épuisant. J’avais du mal à contempler la belle nature qui s’offrait à nous, à travers notre voyage. C’était vraiment un désert, et les trois jours de voyage semblèrent une éternité. C’était pénible, atroce, douloureux à tout point de vue. Je pensais que je n’y arriverais jamais. A un moment, on a commencé à voir de la lumière électrique, très loin devant. Cela donnait de l’espoir à tout le monde. Le troisième jour le chauffeur nous déposa près d’un aéroport, nous étions proches des frontières algérienne et libyenne. Il nous dit de nous cacher, que nous continuerions notre route le lendemain, à l’aube. Nous avions tous peur de rester là, nous croyions qu’on allait venir nous arrêter. Nous avons attendu jusqu’à 20h dans la peur totale. Le chauffeur arriva avec un monsieur algérien, il avait fait sa toilette. Il vint vers nous et nous expliqua que nous allions continuer notre voyage vers l’Algérie et la Libye, mais que l’on devait marcher un peu pour atteindre l’endroit où il avait laissé la jeep. C’est important de dire que pendant tout ce temps, un lien très fort s’était tissé entre Luc, Monique, Dorelle et moi (les 4 Congolais). J’avais compris cet adage selon lequel dans la peine on se lie d’avantage. Cette épreuve nous avait soudés. Nous montâmes dans la jeep et le voyage continua. Après une heure de route, on apercevait déjà, au loin, les lumières d’une ville. Le chauffeur nous fit descendre. Je ne comprenais pas ce qu’il disait, car il s’exprimait en peul. Finalement, je compris que le voyage s’arrêtait ici et que nous devions continuer seuls notre chemin. Il nous abandonnait en quelque sorte au beau milieu du désert. Il indiqua la gauche à ceux qui voulaient se rendre en Libye, et la droite pour ceux qui voulaient passer en Algérie. La véritable raison, c’est que le chauffeur peut faire de la prison s’il est pris avec des clandestins à bord de sa jeep. Le désert fut un moment à la fois court et long, très fort en émotion. Je ne croyais pas que j’arriverais jusqu’au bout, mais Dieu merci je me suis accroché.
Adamou, à Arlit, avait pris soin de nous donner les cordonnées du chairman congolais qui vivait à Janet. Il s’appelait Séraphin. C’était pratiquement notre seul repère, pour nous autres Congolais. Adamou nous avait dit d’appeler Séraphin dès notre arrivée. Il nous rejoindrait et nous aiderait à continuer notre voyage. Mais en attendant, il fallait continuer à marcher. On voyait toujours la lumière de très loin, sans voir la ville. On était dans le noir total. A un moment, nous sommes arrivés à un endroit où deux chemins se croisaient. Je voulais suivre à la lettre la direction que nous avait indiquée le chauffeur. Les Nigériens qui étaient avec nous voulaient dévier et prendre l’autre chemin. Je réussis à convaincre mes compatriotes de prendre le chemin que le chauffeur nous avait indiqué. Les filles souffraient beaucoup. Je me souviens de Dorelle tombant, pleurant et me demandant de l’aider à prendre ses bagages, car moi je voyageais léger. J’avais jeté toutes les choses encombrantes. Tandis qu’elle pleurait, les autres continuaient. Il fallait faire vite. C’était vraiment horrible. Ce sont des scènes qu’on n’oublie pas. Si je ne me trompe pas, nous avons dû faire 100 kilomètres à pied, et cela en plein désert sans savoir vraiment où on allait. Je me rappelle d’une prière que j’avais faite alors : « Seigneur, sois avec moi ». J’avais alors pris les commandes de la troupe. On marchait, on arrêtait pas de marcher c’était pénible. On écoutait les aboiements des chiens. On comprenait qu’on approchait de la ville. A un moment nous vîmes de loin des apparences de char. On se jeta à terre, croyant qu’on allait nous tirer dessus. Ensuite, nous suivîmes les traces d’une voiture jusqu’à ce qu’elles disparaissent. C’était affreux. En plus, nous avions dû jeter nos dernières provisions d’eau en cours de route, car elles pesaient trop lourd. Nous arrivâmes finalement à proximité de la ville, il fallait qu’on se cache pour chercher la route et pouvoir téléphoner à Séraphin. Dieu seul sait combien son numéro était plus que précieux. A un moment donné, on aperçut une voiture de police. Ce fut la panique totale. Monique, Luc et Dorelle s’enfuirent. Je constatai que j’étais seul avec la voiture de police, qui heureusement pour moi passa sans s’arrêter. Seulement maintenant, nous étions tous dispersés. Je continuai à marcher sur la grande route, cherchant où pouvoir téléphoner. Je vis un Algérien et je lui demandai où je pouvais téléphoner. Il me dit qu’il m’accompagnerait jusque là. Au moment d’entrer dans la cabine téléphonique, j’aperçois Dorelle en train de téléphoner elle aussi. Quelle surprise agréable ! Je lui ai demandé ce que Séraphin lui avait dit. Il avait dit qu’il arrivait, mais il n’était toujours pas là. Je le rappelai. Il me dit qu’il arrivait d’une minute à l’autre. Mais ça durait et nous nous lassions. Un jeune algérien nous a proposé de nous emmener dans un endroit où habitaient des amis « blacks » à lui. C’étaient des Camerounais, pas des Congolais. J’ai dit à Dorelle de bien surveiller mon sac. En revenant à la cabine, j’ai aperçu un Land cruiser avec des « Blacks » à l’intérieur. Ils me disaient de venir et j’ai compris alors qu’il s’agissait de Séraphin avec un Congolais et un chauffeur algérien. Je laissai là le jeune Algérien, et nous partîmes chercher Dorelle. Au moment où on lui disait de monter dans la voiture, on voit arriver Luc et Monique. Nous voilà donc tous en route pour le ghetto congolais. Séraphin expliqua la cause de son retard. Normalement, c’est toujours un homme qui appelle, pour dire où les gens se trouvent quand ils arrivent de Arlit, jamais une femme. Ainsi ils avaient eu peur de rejoindre Dorelle de peur qu’on les file ensuite. A Janet, les filles sont toujours à la maison, et quand elles sortent, c’est avec le voile. Séraphin nous explique que Janet est une ville musulmane où on pratique presque la charia. Il nous dit également que nous étions chanceux, car deux jours plus tôt, il y a avait eu une rafle sans nom et tous les Blacks avaient été refoulé au désert, sans autre forme de procès. Pas les étudiants bien sûr, mais tous les migrants sans passeport. Il nous dit également qu’à Janet le ghetto congolais était un bon ghetto, très bien organisé, et que les policiers algériens n’y venaient jamais. C’est sur leur lieu de travail que les migrants avaient été appréhendés ou en cours de route. C’était sa manière de nous rassurer quand même, de nous mettre en confiance malgré l’histoire de la rafle. Il nous dit enfin de respecter à la lettre toutes les consignes qu’on nous donnerait au ghetto, de faire comme tout le monde et d’être disciplinés. Nous arrivâmes enfin. C’était une grande maison, avec au moins 5 grandes chambres et une cuisine, mais aussi une toilette. Il y avait là plein de Congolais, une trentaine au moins. C’était intéressant de rencontrer des frères, en route comme nous. On avait presque tous la même histoire. Nous sommes arrivés très tard, vers 2h du matin. Ils attendaient notre venue avec impatience, car l’appel de Dorelle avait bouleversé le ghetto. Ils se posaient des questions. Avec la rafle, ils se demandaient s’il ne s’agissait pas d’un piège. Nous avons fait plusieurs rencontres cette nuit là. Un Congolais m’a tout de suite expliqué comme faire pour s’y retrouver dans le ghetto. Il me dit que le chauffeur qui était avec Séraphin était le propriétaire de la maison. C’était une maison de passage vers Illizi, dans le sud de l’Algérie. A un moment, je me rendis compte que je n’avais plus de bagages. Je demandai à Dorelle où ils étaient, car je les lui avais confiés, mais elle me dit qu’elle n’en savait rien. Ca me causa un gros souci et j’eus du mal à dormir, car dans mes bagages il y avait de l’argent caché dans une chemise. Séraphin me rassura finalement en me disant qu’il serait toujours possible aux gens partant sur les chantiers, de passer tôt le matin à la cabine de téléphone pour voir si mes bagages y étaient encore. Dorelle s’en voulait vraiment. Je suis retourné dormir en priant Dieu de faire en sorte que je retrouve mon sac. Vers 9h du matin, Pathy et Pécho, deux jeunes Congolais, appelèrent Séraphin pour lui dire qu’ils venaient de récupérer mon sac. J’étais plus que content et je leur en étais très reconnaissant. Il s’avéra que Pathy et Luc se connaissait depuis Kinshasa, et moi-même je m’étais aperçu que Pécho habitait tout près de mon avenue à Kinshasa, dans la commune de Lemba. Du coup, ce fut une journée de présentation entre tous les compères du ghetto. Les uns et les autres sympathisèrent. Ce jour-là, j’en profitai aussi pour appeler Nathy à Manchester. Je lui dis que j’étais arrivé dans une ville appelée Janet en Algérie. Nathy lui-même avait jadis obtenu une bourse au pays pour aller en Algérie. D’Algérie il était parti pour la France , dans le cadre de ses études de Sciences-Po. Ensuite, il s’était rendu en Belgique pour y rejoindre sa famille. Et finalement, il avait décidé de partir en Grande-Bretagne. Il était fier de moi. J’avais réussi à franchir l’étape du grand désert. Ensuite, j’ai appelé Nada en Belgique, qui était très contente pour moi. J’ai également téléphoné à Essy, qui était aussi fière de moi. Quand j’ai enfin appelé la famille au pays, pour leur dire que j’étais en Algérie, c’était la liesse totale. Ils attendaient mon coup de téléphone avec impatience. »
2. Ali Guissé, Ivoirien, Belgique, membre de « SOS Migrants », ancien porte-parole de l’UDEP.
« Une expérience qui m’a transformé.
Vous vous demandez peut-être qui je suis ? Je devrais sans doute me présenter, mais à dire vrai je ne sais pas qui je suis, car depuis ma venue en Europe, c’est la question que je me pose tous les jours en vain. Comme je n’ai pas de réponse, je vais alors vous dire d’où je viens. Mon prénom : Ali. Je suis né à Abidjan, en Côte d'Ivoire, Afrique de l’Ouest, je suis de nationalité ivoirienne, mais d’origine sénégalaise et musulmane. J’ai mené une enfance confortable pour un Africain. Car mon père est un riche grossiste de denrées alimentaires. Il fournit les institutions d'Etat, comme le milieu carcéral, les hôpitaux, les lycées, l’université, l’école de police et la gendarmerie.
Mais en Belgique, où je vis, je ne suis qu’un étranger. La première fois que j’ai senti cela, c’était dans mon propre pays. J’avais 26 ans et j’arbitrais un match de football. J’ai sifflé la faute d’un jeune joueur. Il s’est énervé, il a contesté la faute, et comme je maintenais mon point de vue, il a ajouté : pourquoi laisse-t-on des étrangers arbitrer ?
J’ai revendiqué pour la première fois mon « ivoirité » devant des civils, et pas devant un agent de police. Je n’avais jamais pensé que j’étais un étranger en Côte d’Ivoire : c’est là que je suis né, c’est le seul pays que j’ai connu. Je suis venu en Belgique parce que j’ai été victime du concept d’ivoirité. C’est au moment où ce concept s’est développé que j’ai commencé à comprendre et à subir le problème d’exclusion et d’appartenance, car auparavant, jamais je n’y avais jamais pensé, même dans mes pires cauchemars.
En effet, le concept d’ivoirité, c’est le noeud des problèmes que connaît la Côte d’Ivoire. Il a vu le jour à l’arrivée au pouvoir du 2ème président de la Côte d’Ivoire, Henri Konan Bédié. Je dirais même le président de la Deuxième République, car la constitution a été modifiée, taillée sur mesure pour écarter certaines personnes et pour préserver son fauteuil présidentiel. Cet homme a accouché de l’ivoirité, et c’est ainsi que pour être élu président, parlementaire ou communal il faut être un Ivoirien de souche. C’est à ce moment qu’il y a eu fractures sociale, ethnique et religieuse. Les postes clés ont été confiés à certaines ethnies, aussi bien dans les rangs des FANCI (Forces Armées Nationales de Côte d'Ivoire). Certain soldats sont relégués au second plan, tandis que d’autres gravissent les échelons, parce qu’ils sont du même groupe ethnique que le président.
Le général Robert Gueï arrive au pouvoir par putsch en décembre 1999. C’était comme une bouffée d’oxygène, car tout le monde croyait que l’équilibre social et ethnique serait rétabli. C’était la raison du putsch, d’après les déclarations devant la presse. La situation a empiré, le général a laissé sa tenue militaire au profit de nouveaux costumes à la Giorgio Armani, il s’est démarqué de sa ligne de conduite, il a fait approuver par référendum une constitution visant à évincer ses adversaires de la présidentielle, en glissant un article précisant qu’il faut «être ivoirien d’origine, né de père, et de mère elle-même ivoirienne d’origine à quatre générations».
En fin 2000, le président Laurent Koudou Gbagbo arrive au pouvoir et là, c’est au tour de son groupe ethnique, les Bétés, d’accéder au pouvoir. Il a levé la hache de la vengeance, car pendant la présidence du premier président de la Côte d'Ivoire, feu Félix Houphouët-Boigny, il y a eu un massacre des Bétés, appelé communément le « massacre de Guebié » : c’est devenu la chasse aux sorcières. Le milieu politique et social en Côte d'Ivoire s’est divisé en trois grands partis ethniques. Le PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire) parti du groupe ethnique Akan, les Baoulés, l’ethnie des deux premiers présidents de la Côte d’ivoire. Le FPI (Front populaire ivoirien), parti regroupant le groupe ethnique des WE, les Bétés, l’ethnie du président Gbagbo. Le RDR (Rassemblement des républicains), parti qui regroupe les gens du Nord, les Dioulas, de l’opposant Alassane Ouatarra. Le concept d’ivoirité a déchiré les foyers, les personnes. Moi-même, j’ai été fouetté par ce concept, d’une part en tant que citoyen d’origine étrangère, et d’autre part en tant que membre actif de l’AJMCI (Association des jeunes musulmans de la Côte d’Ivoire), dont j’étais le secrétaire général de la section de Marcory.
Mon travail dans l’entreprise familiale, et mon rôle de secrétaire général de l’AJMCI, me permettaient de donner mon opinion politique et ma vision des choses, avec fierté, sur les iniquités et les inégalités qui rongent notre pays. Jusqu’au jour où un escadron de la mort est venu chez nous, en mettant sens dessus dessous toute la maison, en quête de quelques preuves qui pourraient nous incriminer, mais en vain.
Hélas ! Ma soif de justice et mes convictions politiques m’ont conduit en Belgique, le 10 février 2004. Je débarque en Belgique ce jour-là, en hiver, c'est le premier choc. À la gare du Midi à Bruxelles, médusé par la saleté et l'insalubrité du quartier, je pense m'être trompé de pays. Puis c'est ma confrontation avec le système belge de l'Office des Étrangers, où j’introduis une demande d'asile. Imaginez-vous un Africain débarquant en plein mois de février, où l’hiver bat son plein, obligé d'attendre dans un local non chauffé pendant 8 hures, pour s'entendre dire qu'il faut revenir un autre jour. Quelques semaines plus tard, je me suis rendu compte que c’était une forme de persécution intellectuelle. A mon deuxième rendez-vous à Office des Etrangers, rebelote d’une attente infernale de presque 7 heures, ensuite je suis placé cinq mois au centre ouvert à Florennes. L’État de droit, la démocratie et le bien-être européens me semblent un lointain mirage. La Belgique que je viens de découvrirent n'était pas celle de Jean-Marie Pfaff et de Enzo Sciffo, mais de Verhofstad et consort. Le centre ouvert était dans un état lamentable, les soins médicaux étaient pitoyables, le docteur n'était même pas docteur. Malgré la déception qui m’envoûtait, je m’investis dans la vie du centre et mets à profit mon séjour lamentable pour bouquiner et connaître le système politique et administratif belge. Car, c’était la seule façon pour moi de briser les chaînes et de sortir de la persécution mentale que nous inflige l’Office des Étrangers. Frédérick Douglass disait : « Ce n’est ni l’argent, ni mon maître, ni la loi qui m’ont affranchi, mais plutôt le savoir lire et écrire ». Donc connaître le système belge était inéluctable pour la suite de ma procédure.
Ma procédure d'asile est typique: un premier avis négatif de l'Office des Etrangers, puis un recours au Commissariat Général aux Réfugiés et aux Apatrides, avant de recevoir un avis de recevabilité. Vu les éléments de mon dossier de demande d’asile, le CGRA estimait qu’un examen ultérieur de ma demande d’asile était nécessaire, par conséquent, j’ai été provisoirement autorisé à séjourner sur le territoire belge en tant que candidat réfugié. C’était le 09/06/2004, juste quatre mois après mon arrivé en Belgique. Dès ma sortie du centre, un mois après ma recevabilité, je rejoints Amnesty International. Ensuite ma soif de justice et d’égalité entre les personnes me met en contact avec le mouvement des sans-papiers, l’UDEP (Union pour la DEfense des sans-papiers) à une époque nous étions à l’étape embryonnaire de sensibilisation et de contact avec les sans-papiers et les associations belges. Lorsque le premier porte-parole quitte le mouvement, je lui succède et je lance le mouvement à Bruxelles.
Nous avons créé l’UDEP dans le but de permettre l’émergence et l’organisation des sans-papiers eux-mêmes dans le débat politique, social et culturel, pour une autre politique migratoire en Europe, et en Belgique en particulier. Le but unique de l’UDEP est de soutenir et de défendre les intérêts et la cause des sans-papiers dans ce pays. Sans aucune distinction entre les sans-papiers, elle est ouverte à tous, quels que soient l’origine, l’orientation politique, philosophique ou religieuse, et le sexe. Elle entend promouvoir le rassemblement et l’union de tous les sans-papiers, organisés dans ses rangs, dans d’autres associations, ou inorganisés. Elle entend favoriser le dialogue et l’action commune entre tous, organisés ou non. Elle considère que la véritable chance pour les sans-papiers de faire avancer leur cause est leur propre mobilisation, leur capacité d’unité et d’action commune. Aujourd’hui UDEP est décentralisée à travers toute la Belgique : Liège, Charleroi, Verviers, La Louvière, Mons, Gand, Anvers, Courtrai, Leuven, Seraing, et Bruxelles.
Cependant, les mouvements sans-papiers sont par nature des mouvements éphémères. En effet, le sans-papiers n’aspire pas à la disparition des frontières, son intérêt direct est d’améliorer sa situation, d’élargir la base du droit, quitte à ce qu’il y ait par la suite d’autres « sans ». C’est avec d'autres membres de l'UDEP que j’ai été l'initiateur de la très longue occupation de l'église Saint-Boniface à Ixelles. C’est le 19 octobre 2005 que nous avons décidé d’occuper l’église Saint-Boniface, afin de sortir de l’obscurité et de la marginalisation des sans-papiers. De là, le mouvement a essaimé. Cette occupation a été une lutte d’exception, en ce sens qu’elle dépassait les clivages entre groupes nationaux ou ethniques. Malgré les différentes communautés (40 nationalités différentes) établies dans l’église, et les différentes classes d’âge, les identités communes et l’intérêt commun ont permis la cohabitation plus de cinq mois. Le mouvement a été une construction laborieuse, d’organisation et de mise en place, qui palliait ces différences en reformulant les attentes de chacun, en émettant des normes de comportement écrites (règlement d’ordre intérieur, charte de l’UDEP pour l’occupation), ou en désignant des personnes pour des rôles précis, rôles pivots qui peuplent le quotidien (« agents de sécurité », modérateur, trésorier, responsable de la réserve, ...), et les événements qui rythmaient la vie dans l’église. Nous avons bénéficié d’un soutien accru: tissu associatif de soutien, conjoncture politique, couverture médiatique. Ce fut la plus grande expérience de ma vie, sans oublier les plaintes sur ma personne et des diffamations pour casser cette mobilisation belgo-sans-papiers, qui gênait énormément le pouvoir politique.
Cette occupation a également produit une exception dans le monde des sans-papiers en Occident, à savoir une démarche citoyenne : une proposition de loi dite « Loi UDEP ». En effet, les mots d’ordre ou les slogans ne suffisaient plus face au discours politicien de l’Europe forteresse. Il fallait donc amener quelque chose de beaucoup plus concret. Afin de poser plus qu’un dossier de revendication et faire preuve de citoyenneté. Cette proposition de loi, qui permettrait d’établir des critères clairs et permanents pour obtenir une régularisation importante, répondait à la situation de tous les sans-papiers. Elle était basée sur cinq critères principaux qui devraient servir de base à la régularisation en Belgique. Ces cinq critères seraient d’application permanente et permettraient de répondre à la situation que connaissent tous les sans-papiers.
C’est avec fierté que j’ai participé, aux côtés de mes amis avocats d'une grande valeur, à l'élaboration de la loi dite UDEP, ensuite j’ai été ému lorsque j’ai représenté tous les sans-papiers au parlement fédéral belge, à l’audition de UDEP par la Commission de l’Intérieur de la Chambre des Représentants belge.
Enfin, je me rends compte qu’écrire sur soi et son vécu est beaucoup plus difficile que d’écrire des poèmes ou des communiqués de presse, voire même des discours : pour deux raisons. La première est qu’on sous-estime notre expérience et on se dit qu’elle n’est pas riche ou mouvementée, alors on n’a pas grande chose à partager avec les autres, et là le manque d’inspiration s’installe en nous. La deuxième raison est qu'on est obnubilé par les préjugés, par ce que pensent les autres de nous et de ce qu'on va écrire. Pourtant, on ne peut pas séparer ce que l’on pense de soi et ce que l’on pense des autres, car on est fait de tous les actes, de toutes les pensées, de tous les regards que l’on porte à autrui. Et si la technologie n'avait pas pris le pas sur la main humaine, j’aurais faire un récit écrit à la main pour permettre aux lecteurs d’être à ma place, pour comprendre mon état d'âme. Le désarroi, l'émotion, l'ambiguïté et la joie sont les sentiments qui m’animent en ce moment où mes pensées dictent mes doigts sur le clavier de l’ordinateur.
Sachez que la vie est un éternel combat, et seules nos convictions et notre détermination sont les armes qui nous permettront d’être au-dessus de toute souffrance. Je voudrais citer mon illustre penseur, qui disait : «Toute l’histoire des progrès de la liberté humaine démontre que chacune des concessions qui ont été faites à ses nobles revendications, ont été conquises de haute lutte. Là où il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès. Ceux qui professent vouloir la liberté, mais refusent l’activisme sont des gens qui veulent la récolte sans le labour de la terre, la pluie sans tonnerre et les éclairs : ils voudraient l’océan, mais sans le terrible grondement de toutes ses eaux ». Frederick Douglass (1818-1895). »
3. Aristide Koffi, 18 ans, Ivoirien, Belgique.
« Enfant des rues à 16 ans.
Je suis originaire de la Côte d’Ivoire, un pays situé à l’ouest de l’Afrique, précisément d’Amelekia, un village agnie, dans le département d’Abengourzou. J’ai passé mon enfance dans ce village calme où tout le monde se connaissait. La plupart des habitants étaient agriculteurs, comme ma grand-mère et moi. Les soirs, les grands-pères, entourés de jeunes, étaient toujours prêts à raconter des histoires autour d’un grand feu. Les femmes de leur côté, causaient en se tressant les cheveux et en faisant des nattes. Ma grand-mère, une femme âgée mais très forte et courageuse, toute petite et toute seule, elle m’a élevé jusqu’à l’âge de onze ans. Elle possédait des petits champs de légumes et de fruits, igname et banane, dans lesquels nous revenions chaque matin travailler. Je n’ai jamais connu ma mère, pour une raison que j’ai compris avec le temps, mon père étant en ville pour chercher du travail, comme grand-mère l’a dit. Bref, je n’ai connu aucun de mes parents jusqu’à l’âge de onze ans. Un soir, mon père est arrivé au village avec la nouvelle que j’allais vivre avec lui et grand-mère en ville, et qu’il avait trouvé un bon travail et une maison où nous pourrions tous vivre. Ma grand-mère ne voulait pas venir avec nous vivre en ville, de toute façon pas maintenant, car elle ne voulait pas abandonner les champs et le village où elle avait vécu toute sa vie. Elle avait encore trop peur de la ville, comme disait mon père pour rire. Je devais être content d’aller vivre en ville, j’étais content, mais d’un autre côté, j’étais triste, j’allais quitter mes amis, mon village et ma grand-mère… Assis dans la voiture avec mon père, j’avais les larmes aux yeux, je regardais un peu tout pour la dernière fois, et je ne me rappelle pas avoir dit beaucoup de mots ce jour-là. Nous sommes arrivés à Daoukro, la ville natale du président à l’époque. C’était une ville avec plusieurs quartiers, multiculturelle, c’est là où j’ai vu des blancs, des voitures de luxe et des grands bâtiments pour la première fois, pendant la visite, avec mon père. A Daoukro, mon père m’a inscrit à l’école. J’étais un des plus grands de ma classe, car j’avais onze ans et la majorité des autres huit ans. Quelques mois plus tard, mon père a fait venir une jeune fille, après l’arrivée de ma grand-mère. Car cette dernière était toute vieille, souvent malade et avait finalement accepté de quitter ses petits champs. Ensemble nous vivions dans une maison que mon père louait à son patron, Mr Sylla. Mr Sylla était un homme d’affaires. Il avait des magasins, des cars, des grandes plantations, bref, il était riche. Mon père travaillait pour lui en tant que chauffeur personnel. Tout était bien, j’étais heureux, jusqu’au jour où, à mon retour de l’école, ma grand-mère était morte. J’avais treize ans, son enterrement se fit au village… A la maison tout allait bien, j’étais entre-temps en CM 1 (CM 1 : cinquième primaire), et un jour, mon père m’a annoncé qu’il partait en voyage pour quelques jours avec son patron. J’étais seul à la maison avec Amoin, la jeune fille qui vivait avec nous depuis quelques années déjà. Elle avait vingt-deux ans, elle venait du village, mais elle n’était pas la femme de mon père. Elle était devenue pour moi une grande sœur. Nous sommes restés trois jours, mon père n’était pas encore rentré. C’était le 11 mai 2004, la femme de Mr Sylla est venue, accompagnée de son fils, nous annoncer que mon père avait eu un accident sur le chemin de retour, et qu’il était mort, Mr Sylla aussi… Dans la chambre de mon père, j’ai trouvé un coffre avec des objets en or et de l’argent, que j’ai remis à Amoin. Le soir, Amoin m’a dit qu’elle allait au village et qu’elle reviendrait. Elle n’est plus revenue. Avant son départ, elle m’a laissé trois objets en or et une somme d’argent. Quelques jours après, le fils aîné de Mr Sylla et Madame Sylla sont venus me mettre dehors. Ils ont aussi réclamé les objets de valeur que mon père était supposé garder pour Mr Sylla. Ils les ont cherchés, ils n’ont rien trouvé. Ils ont demandé Amoin, je leur ai dit qu’elle n’était pas là. Ils m’ont laissé prendre tout ce que je pouvais prendre et ils m’ont arraché la clef.
Ne sachant où aller, je me suis rendu chez mon ami, Anicet, un garçon de mon âge avec qui j’avais fait connaissance lors de mes premiers jours à Daoukro. J’ai passé cette nuit-là chez lui, et le matin il a expliqué le problème à son père, et il a demandé si je pouvais vivre avec eux. Son père a refusé sur place, car il était sans travail et il m’a dit qu’il ne pouvait vraiment pas s’occuper de moi. Avant que je m’en aille, j’ai confié l’argent et les objets en or que j’avais à Anicet en lui disant que j’allais en ville. En juin 2004, à seize ans, je suis devenu enfant de rue.
« Gros bras » et compagnie
J’ai cherché, demandé à toutes mes connaissances et à celles de mon père, pour rester avec eux, mais je n’ai rien trouvé. N’ayant aucun membre de la famille à Daoukro et au village non plus, j’ai décidé de rester dans la ville pour me débrouiller, et de toute façon c’était mieux que retourner au village. Etant dans la rue, j’ai rencontré trois jeunes hommes qui n’avaient aussi nul part où aller et qui vivaient depuis un bon moment dans la rue. L’un d’entre eux était Kam’zo. Avec lui je suis devenu pote, et on faisait tout ensemble. Ma première nuit dans la rue, je me la rappelle encore très bien. Kam’zo et les autres m’ont montré et expliqué comment se déroulait la vie dans la rue et ce qu’ils faisaient pour survivre. Ce soir-là, nous nous sommes baladé dans la ville et nous avons passé la nuit dans une maison inachevée, dans le quartier Djoulakro. Le lendemain, avec Kam’zo, je suis allé acheter des outils pour faire du cirage. Daoukro étant une petite ville, pleine de fonctionnaires et de touristes, je pouvais me faire un peu d’argent avec le cirage. Au début, mon ami Anicet venait me trouver et il me donnait de quoi manger avec ce qu’il avait réservé de chez eux. Malgré mes conditions de vie et la galère, nous sommes restés amis jusqu’à mon départ de Daoukro. Je lui avais aussi confié les objets en or que mon père m’avait laissés, et de l’argent. Je lui avais remis mes petites économies, car dans la rue ce n’était pas prudent. La vie dans la rue m’a fait beaucoup de peine et m’a en même temps beaucoup appris. Les matins, Kam’zo et moi nous allions au marché, à la gare, pour chercher des clients afin de gagner un peu d’argent avec le cirage. Des fois, on allait dans les cham
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