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03.06.2006

Tambours, tambouilles du monde

   

 

 

Tambours, tambouilles du monde *

 

 

 

                                                        ( A Léopold Sédar Senghor, Arthur et Moussia Haulot)

 

 Au lever dans ma gorge la première eau fraîche

 

 Pays de sources

 

Dans la petite cafetière italienne

 

 Gronde l’arabica

 

 

 

 Il va couler son disque noir

 

 Au fond du bol blanc

 

 Trois alezans hennissent  

 

 Et mon cerveau déchevêtre son premier mikado

 

 

 

 Instant blanc

 

 Je renais à ma vie

 

 

Pays de collines

 

 Mes mains effritent le pain

 

 Et profilent un pays sans famine  

 

 

 

 Instant gris

 

 La nuit s’efface

 

 Surgissent mes aimés

 

 Première émulsion cordiale

 

 A la grande carrière

 

 Mes soucis, mes ennemis  attaquent au marteau-piqueur

 

 Première secousse cardiaque

 

 Viendra-t-il le temps de nous désarmer ? 

 

 

 

 Instant vert

 

 Le jardin se frotte à la porte

 

 Défroisse son jupon chlorophylle

 

 Et laisse voir son aine humide

 

 

 

 Instant rose

 

 Chanson au palais

 

 Ma langue cherche sa langue 

 

 Ma bouche mousse un chant créole

 

 Borborygmes dentifrices

 

 

 

Instant mauve

 

Dans un pincement de métal

 

 Le  tram corne et barrit

 

 Dans la courbe des rails

 

 Chaque jour je guette la surprise du premier visage

 

 Ambre, noir, jaune, rose ou gris,

 

 Au carré de mes rêves

 

 

 

Toutes les bouches s’ouvrent  pour dire

 

 Le bon jour

 

  

 

 

 

Heures de labeur

 

 Sept tours d’horloge

 

 Passez muscade,

 

 Au pays de mes rêves,

 

 Banquiers, courtiers, logicieurs

 

 Partent trois mois par an en service civil international

 

 Cèdent leur poste aux chômeurs

 

 Tous vont à l’école de la bonne gestion

 

 

 

 Instant brun

 

 Au pays de mes rêves

 

 Il faudra encore balayer la guerre

 

 Sans titres-services

 

 

 

 Instant d’or

 

L’aile de l’avion est palme de paix

 

 Sémira, Yaguine et Fodé voyagent 

 

 Pour  contempler les nuages  

 

 Ibrahim prête son Mp3 à Joe

 

 Anne Frank enseigne l’allemand

 

 

 

 A l’école il y a place pour tous

 

 L’enfant revient fatigué mais heureux

 

 Jette son cartable mais soigne ses livres

 

 Tourne comme toupie autour de la grosse mappemonde

 

 Avec sa gomme pour effacer les dernières frontières

 

 

 

 Au pays de mes rêves

 

 On ne dit plus Schengen », mais « chouette j’aime »  

 

 Et l’on se souvient du vieux poète

 

 « Mon désir est de mieux apprendre ton pays de t’apprendre »  (Ethiopiques)

 

 

 

 Aux lueurs du couchant

 

 J’allume le petit feu

 

 La fumée épaissit le crépuscule

 

 Son parfum monte comme promesse  

 

 Qu’y aura-t-il dans la marmite ce soir?

 

 L’huile chante, l’oignon grésille la tomate s’y jette

 

 Et danse l’eau du riz

 

 

 

 C’est l’heure où toutes les femmes

 

se retrouvent mères ou sœurs,

 

 Où celle qui a donne à celle qui n’a pas

 

 Déploie la nappe sur la table du monde 

 

 

 

 Au pays de mes rêves

 

 Nous mangeons la mangue

 

 Longtemps après mes lèvres ont le parfum de ta peau

 

 Et t’ envoient des mots doux que tu n’entends pas  

 

 Longtemps encore de secrètes pulsations secouent nos sexes

 

 Et font mémoire de notre bref Eden

 

 

 

Françoise Nice

 

 

 

 Bruxelles, avril 2006, avant  le double meurtre et l’agression racistes du jeudi 11 mai  à Anvers.

 

 

 

 (*)Ce texte a été  primé au concours de la  Maison de la Francité. Le thème  proposé pour l’édition 2006 était : « Le pays de mes rêves », en hommage à Léopold Sédar Senghor. 

 

 Une joie à partager  avec Songull Koç, et  les familles d’Oulemata Niangadou et Luna Drowart,  et les sans papiers qui font d’insistantes prières démocratiques en occupant  36 églises et lieux publics en Belgique.

 

 

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